
Le Pérou concentre 75 % des glaciers tropicaux du monde. Sur le trek du Salkantay, notre guide nous a expliqué ce qu'ils représentent, et les catastrophes qu'ils peuvent provoquer.
L'histoire des glaciers tropicaux du Pérou
En montant vers le col du Salkantay, on passe à quelques centaines de mètres de l'un des glaciers les plus imposants des Andes tropicales. Notre guide nous explique alors ce que ces masses de glace représentent vraiment pour les populations qui vivent à leur pied. Une source de vie. Et parfois, de mort.
75 % des glaciers tropicaux du monde au Pérou
On appelle glaciers tropicaux les glaciers situés à proximité de la ligne équatoriale, dans une zone où les températures moyennes sont bien plus élevées qu'en altitude polaire.
Le Pérou concentre 75 % de la totalité des glaciers tropicaux de la planète. Ce chiffre est difficile à visualiser, mais il dit tout sur la singularité géographique de ce pays.
Le plus grand glacier tropical du monde était le Quelccaya, dans la région de Cusco, avec une superficie de 70 km². On dit "était" parce que sa fonte, documentée depuis plusieurs décennies, a réduit sa superficie de manière significative. Dans les années 2000 à 2002, une station de ski y avait même été construite avant d'être rapidement abandonnée, notamment en raison des réglementations environnementales et de l'accélération du recul glaciaire.
Le Salkantay lui-même est entouré de glaciers imposants. Le col éponyme à 4 630 mètres marque la ligne de partage entre les Andes orientales et le bassin amazonien, et les glaciers qui l'entourent alimentent directement les rivières qui irriguent les vallées en contrebas.
Des sources de vie essentielles à 4 000 mètres
Pour les populations qui vivent entre 3 500 et 4 000 mètres d'altitude dans les vallées andines, les glaciers ne sont pas un paysage. Ce sont leur source d'eau potable et leur condition d'agriculture.
Le Pérou n'a que deux saisons : la saison des pluies et la saison sèche. Pendant la saison sèche, ce sont les glaciers qui alimentent les rivières, les systèmes d'irrigation et les réservoirs naturels. Sans eux, les cultures s'arrêtent, les troupeaux meurent, et les communautés doivent migrer.
C'est cette dépendance vitale qui explique la vénération des Apus dans la cosmologie andine. Une montagne qui nourrit une vallée entière depuis des millénaires n'est pas seulement un décor géographique : c'est une entité à qui l'on doit la vie.
Quand les glaciers deviennent des catastrophes : les Huaycos
Un Huayco (prononcer "Wayco") est ce que nous appellerions en français une "alluvion" ou un "tsunami de glace et de roche". C'est le phénomène le plus redouté dans les vallées andines.
Le principe est simple mais dévastateur : un bloc de glacier se décroche de la paroi montagneux, tombe dans une lagune ou un cours d'eau d'altitude, et provoque une onde de choc qui fait déborder l'eau, emportant avec elle tout ce qui se trouve dans la vallée en contrebas. Maisons, cultures, routes, infrastructure : un Huayco ne laisse rien derrière lui.
Le Pérou est l'un des pays du monde qui enregistre le plus grand nombre de catastrophes naturelles de ce type. La raison est géologique : le pays se trouve sur la ceinture de feu du Pacifique, à la collision de la plaque de Nazca et de la plaque sud-américaine. Ces deux plaques frottent en permanence, provoquant 85 % des séismes amazoniens sur cette zone. Chaque séisme peut déclencher des Huaycos dans les vallées glaciaires.
Le 31 mai 1970, un séisme de magnitude 7,9 frappe le nord du Pérou. Ce qui suit est l'une des catastrophes naturelles les plus meurtrières du XXème siècle.
Le séisme provoque le détachement d'une partie du glacier Nord du Huascarán, le plus haut sommet du Pérou à 6 768 mètres. Des millions de mètres cubes de glace, de roche et de boue se détachent et dévalent la montagne à une vitesse estimée entre 200 et 300 km/h.
La ville de Yungay, avec ses 69 000 habitants, se trouve dans la vallée en contrebas. Une paroi naturelle empêche les habitants de voir ce qui arrive. En moins de quatre minutes, la ville est entièrement ensevelie sous plusieurs mètres de boue et de roche. Les seuls survivants du centre-ville sont quelques habitants qui se trouvaient sur une colline légèrement surélevée, et une poignée d'enfants qui participaient à des activités sportives en dehors de la ville ce jour-là.
Aujourd'hui, Yungay existante est une ville reconstruite à côté du site original. L'ancien centre-ville est un cimetière national. On peut encore voir dépasser le sommet du clocher de l'église sous la boue.
Pour aller plus loin : La ville de Yungay et le Campo Santo qui marque l'emplacement de l'ancienne cité sont accessibles depuis Huaraz, à environ 1 heure de route. C'est un lieu de mémoire poignant, souvent absent des circuits touristiques classiques.
Les événements récents dans la région du Salkantay
La région du Salkantay a elle-même connu plusieurs événements majeurs ces dernières décennies.
En 1993, un pan du glacier Sud du Salkantay s'est décroché et est tombé dans le fleuve Aobamba, provoquant son débordement et emportant la ville de Santa Teresa en contrebas.
En 2002, un autre bloc est tombé dans un affluent du même fleuve, traversant la centrale hydroélectrique de Machu Picchu. La moitié des infrastructures a été arrachée, et surtout, les rails de train qui reliaient Cusco à Aguas Calientes, principale voie commerciale pour les fruits et le café de la région, n'ont jamais été reconstruits.
En mars 2020, au tout début du confinement mondial, un pan entier du glacier s'est décroché du côté opposé à la vallée où passe le trek. Le débit du fleuve dans la vallée de Lucmabamba a augmenté de 180 mètres en quelques heures, emportant toutes les maisons, cultures, chemins et routes de la vallée. La communauté locale a été coupée du monde pendant neuf mois, ravitaillée uniquement par hélicoptère de l'armée. Deux ans de pandémie sans tourisme ont suivi, laissant les habitants sans ressources pour reconstruire.
Si vous faites le trek du Salkantay, votre guide vous montrera les traces de l'événement de 2020 sur les versants de la vallée. Ces marques rappellent que la montagne, aussi belle soit-elle, reste un environnement à respecter profondément.
La fonte accélérée et ses conséquences
Les glaciers andins fondent à une vitesse documentée et préoccupante. Cette fonte a deux conséquences principales qui se contredisent en apparence.
À court terme, elle augmente les débits des rivières, ce qui peut bénéficier temporairement à l'agriculture. Mais à long terme, quand les glaciers auront suffisamment reculé, les rivières s'assècheront en saison sèche, privant les populations de leur source d'eau principale.
La fonte libère également des momies incas et d'autres artefacts archéologiques conservés dans la glace depuis des siècles. Ces découvertes sont précieuses scientifiquement, mais elles s'accompagnent d'une destruction progressive d'un patrimoine naturel irremplaçable.
Enfin, la fonte des glaciers augmente mécaniquement le risque de Huaycos : des masses de glace moins stables sur des parois plus exposées, des lagunes glaciaires qui se remplissent plus rapidement, et des vallées en aval dont les infrastructures ne sont pas conçues pour des crues de cette ampleur.






